Mes cinq enfants sont scolarisés dans le système français. Ma fille aînée, qui est entrée au lycée, a participé ces derniers jours aux mouvements de contestation qui traversent le pays, lesquels donnent parfois lieu à d’importants débordements violents.
Hier, parfaitement consciente des risques, Matilde m’a demandé de l’accompagner. C’est ce que j’ai fait, assistant en direct au blocage des lycées par les élèves et au déploiement des forces de l’ordre. Un dispositif déployé officiellement face à la contestation, mais qui faisait face, dans la réalité, à une immense majorité de mineurs.
Je préfère analyser la dimension politique de la contestation et ses dynamiques internes.
J’ai observé la spontanéité des étudiants vivant leur première expérience de contestation et développant leur esprit critique, ainsi que les expressions timides de ceux qui prenaient conscience d’accomplir un acte « illégal » pour défendre leurs droits. Certains l’ont fait en se déguisant en vache, en Batman ou en Spider-Man, d’autres en arborant des symboles historiques liés à la Révolution française, d’autres encore munis simplement d’un masque de protection contre les gaz lacrymogènes, sans oublier ceux qui portaient les couleurs du malaise social, généralement noire, entre ceux qui utilisent une capuche pour se couvrir la tête et ceux qui y ajoutent une cagoule pour dissimuler leur visage.
Fort de mon expérience d’éducateur, d’observateur des dynamiques de la jeunesse, mais aussi d’ancien militaire et d’analyste, j’ai décelé chez les « jeunes en noir » les germes d’une provocation à l’encontre du système, ce qui diffère grandement d’une « lutte contre le système ».
Revêtus de noir, ces étudiants ont cherché la provocation, rappelant ces militants qui, par le passé, s’infiltraient pour provoquer des réactions policières, des épisodes que nous, Italiens, n’avons pas oubliés, en particulier ceux des années 1970. Une provocation qui reflète le malaise social et lié au parcours d’intégration de nombre d’entre eux, notamment des immigrés de deuxième et troisième générations jamais réellement intégrés dans un système communautaire qui a fini par se transformer, dans les grandes villes, en poches claniques au sein de quartiers désormais « ethniques ».
J’ai pris le temps d’analyser avec attention les événements que j’ai vécus en direct hier, fort heureusement sans gravité majeure, ainsi que la situation générale en France. Partout dans le pays, les actes de destruction et les affrontements avec les forces de l’ordre se sont intensifiés, atteignant parfois une ampleur considérable.
Je souligne la division politique classique, nette et palpable entre la gauche d’autrefois et la nouvelle droite, paradoxalement, les étudiants mêmes qui se revendiquent de gauche mettent en œuvre les méthodes de la droite, fournissant ainsi les motifs d’une réaction qui sera présentée aux Français comme inévitable pour endiguer les violences, une réaction passant par une violence policière bien différente, dans bien des cas, de l’usage légitime de la force.
J’observe la colère, cette dangereuse expression de colère, chez ces jeunes vêtus de noir; une colère née de l’incapacité du monde politique à gérer le malaise social. Une colère qui témoigne aussi d’une incapacité parentale à éduquer les enfants au respect, y compris envers les motifs d’une contestation. Une colère, enfin, qui se nourrit de cette vaste masse de citoyens passifs se contentant de voir dans ce malaise le seul fait de poches d’immigrés « qui accaparent les ressources françaises ».
Lorsque la colère sociale, nourrie par le malaise, se forge son propre uniforme et son propre langage, et qu’elle érige l’ignorance en arrogance, cela témoigne d’un double échec politique, qu’il vienne de gauche ou de droite. C’est précisément cette réalité que je mets en lumière et analyse, d’un côté, les codes vestimentaires et contestataires de la rue, de l’autre, la stratégie d’une nouvelle droite en plein essor, conquérante et redessinant le paysage politique, notamment en France.
Dans ce contexte, la contestation étudiante perd sa valeur pédagogique pour revêtir une dimension instrumentale; elle sert désormais soit à renforcer les réactions de la droite, soit à susciter une certaine gêne au sein de la gauche, laquelle tente, tout au plus, de jouer les médiateurs pour éviter que la police ne frappe trop durement des jeunes encore trop immatures pour bien saisir les enjeux politiques sous-jacents à ces manifestations.
Ce qui se passe actuellement en France illustre le problème politique français: une société modérée mais fragile, submergée par la colère née du malaise social et par celle de ceux qui affirment ne pas vouloir de la colère des autres.
Au milieu de tout cela, il y a des choix gouvernementaux oscillant entre nécessité et opportunisme politique, des choix partisans visant à conquérir l’adhésion sociale pour grappiller des voix mais, surtout, des jeunes déguisés en vache, en Batman ou en Spider-Man qui manifestent pacifiquement, le drapeau français sur les épaules, leurs visages voilés par les fumigènes et les gaz lacrymogènes et parmi eux, ma fille.
Voici la France d’aujourd’hui, un pays qui crie encore « Liberté, Égalité, Fraternité », mais qui le fait, hélas, de plus en plus à voix basse…
Fabio Piselli
