« Ça ira »! La révolution des lycéens et les rebelles vendéens…

J’écris ce qui suit en tant qu’Italien résidant en France, dont les cinq enfants fréquentent des établissements scolaires français, l’aînée, lycéenne, participe dans une moindre mesure à la révolte étudiante actuelle.

J’écris donc en tant qu’observateur, mais aussi en tant que participant actif à l’observation elle-même; autrement dit, je cherche à comprendre les raisons des « révoltés » et celles des opposants, ainsi que et surtout, celles des gendarmes chargés de réprimer les manifestations par des méthodes qui, à mon sens, dépassent la notion de force pour basculer dans celle de violence.

Nous, les aînés, attendons des jeunes qu’ils aient la capacité de « changer le monde » or, pour transformer une situation, on a généralement recours soit aux voies démocratiques, soit à la contestation, à la « révolte » et, dans les cas extrêmes, à la « révolution » domaine où les Français ont fait figure de maîtres.

Je ne m’effraie ni ne m’indigne face à des places bondées de jeunes, ni lorsque j’observe leur mépris apparent pour le pouvoir établi ou que je les vois se rebeller contre les ordres des forces de l’ordre; car c’est là le propre des révoltes, lorsqu’elles sont spontanées et qu’elles naissent du fait que le peuple ici, un peuple mineur, n’est pas écouté.

En tant qu’ancien parachutiste militaire et ex conseiller auxiliaire de police judiciaire, je comprends la position des gendarmes lorsqu’ils exécutent un ordre ministériel, souvent marqué par une orientation politique typique des forces de police et des armées, sur laquelle la politique gouvernementale influe même lorsqu’elle se revendique démocratique ou, qui plus est, de gauche.

Une fois au pouvoir, la politique en devient l’expression or, toute expression du pouvoir comporte une composante fasciste, indépendamment des orientations initiales.

Ces étudiants nous enseignent toutefois une chose importante: le pouvoir d’une jeunesse apolitique qui lutte pour ne pas être étiquetée comme telle, que ce soit par le pouvoir politique ou par ceux qui s’infiltrent dans les mouvements étudiants avec leur propre idéologie, entre violence et casus belli artificiels.

On nous apprend que la plus belle révolte est celle des intelligences, une révolte désarmée, faite de jeunes gens déguisés en super-héros de dessins animés, en vache, en dinosaure ou en « gonflable » humain sur lequel rebondissent les motifs de la rébellion.

Mais j’observe aussi une contre-révolte émergente, celle de « Vendéens » d’un genre nouveau: non plus ceux de la Révolution française, mais des citoyens d’aujourd’hui, tiraillés entre l’exigence d’ordre et de discipline et l’alignement sur un système politique qui a réduit la valeur de la politique elle-même à une simple mécanique de pouvoir.

Ces lycéens mineurs sont ainsi dépeints comme des jeunes violents et sans valeurs, cherchant à s’en prendre aux forces de l’ordre pour le simple plaisir de le faire, ou comme des individus en pleine dérive sociale liée à l’immigration et aux conflits qui en découlent. Il s’agit là d’éléments certes réels, mais qui ne constituent pas les seules raisons poussant ces lycéens à vouloir « tout bloquer ».

Ma fille n’est pas du tout violente; elle respecte les agents en uniforme, les lois et les règles, mais elle respecte aussi sa propre intelligence ainsi que cette « maturité dans l’immaturité » qui développe l’esprit critique des adolescents.

Au fond, tout jeune se rebelle contre ses parents, c’est-à-dire contre nous tous qui élisons les gouvernements en fonction de notre idéologie politique; c’est pourquoi j’observe les lycéens dans la rue non pas en simple spectateur passif, mais aussi et surtout en tant que père, citoyen européen et acteur du consentement politique par le biais de mon vote.

Personnellement, je ne veux pas être l’un de ces nouveaux « rebelles vendéens », mais plutôt un père et un immigré en France actif et impliqué, conscient des raisons pour lesquelles ma fille risque elle aussi d’être frappée par un gendarme ou par quelque infiltré violent, ou bien d’être arrêtée parce que, si elle est frappée, elle réagit et déclenche ainsi l’engrenage de la violence face à la répression autoritaire.

Pour comprendre, je suis descendu parmi les étudiants, je me suis mêlé à eux; je me suis même glissé entre les gendarmes et, en tant qu’ancien du métier, j’ai pu reconnaître les expressions typiques de ce genre d’unité, y compris celles, idéologiques, qui trahissent l’orientation politique de nombre d’entre eux, simples exécutants de la matraque du pouvoir, alors qu’ils sont eux-mêmes pères d’étudiants ayant accompli une double rébellion: contre le système, d’une part, et contre le père gendarme, de l’autre.

Certes, je n’aime pas entendre de la part des étudiants ce « brûlons tout », empreint uniquement de flammes et dénué de sens; mais, à vrai dire, je redoute bien davantage l’usage excessif de la force par les gendarmes, qui savent pourtant parfaitement distinguer celle-ci de la violence qu’ils choisissent, en revanche, d’exercer contre des mineurs.

C’est la raison pour laquelle j’accompagne ma fille lorsqu’elle se rend à l’école même si, heureusement, les violences sont rares dans notre quartier, alors que ma femme, femme intelligente et très patiente, continue de me dire de ne pas le faire; car si je voyais un gendarme frapper ma fille, il est évident que je me retrouverais menotté peu après. D’où la nécessité de ce cordon de sécurité formé par des adultes veillant sur les élèves.

Mais le plus puissant cordon de sécurité réside dans la libre expression de l’intelligence des jeunes, y compris à travers ces comportements immatures propres à leur âge chronologique; c’est pourquoi leur révolte s’oppose à la culture centrée sur l’adulte qui caractérise également la France et ses écoles.

Il est peut-être temps de laisser véritablement la place aux jeunes, sans les enfermer dans des idéologies standardisées et uniformisantes. Sans les contraindre à s’adapter au système ou à en devenir les révolutionnaires, et sans surtout leur imposer un uniforme napoléonien celui de l’épée brandie pour un coup d’État à tout prix, alors que la jeunesse est, par définition, anarchiste; qu’il me soit permis, dans une acception vossienne, de les comparer aux « Enragés » historiques de la Révolution française.

Vive la jeunesse, même celle qui ne me plaît pas et dont je ne voudrais jamais qu’elle approche ma fille, en laissant aux jeunes eux-mêmes la capacité de faire le tri, sans cette forme d’adultocentrisme arrogant qui entrave le développement serein de leur esprit critique.

L’école française a assurément besoin d’évoluer pour offrir à ses élèves des enseignants à la hauteur des exigences de chaque niveau d’enseignement ainsi que des locaux dignes de ce nom ; mais nous, parents, devons faire preuve d’assez de maturité pour ne pas finir par jouer les « rebelles vendéens » par simple incompréhension de la jeunesse menant ainsi, paradoxalement, une contre-révolution contre nous-mêmes et pour ne pas laisser à la politique du pouvoir, le pouvoir de la politique…

Fabio Piselli